PIECES  DE  THEATRE  POUR  ENFANTS.

 
 
PAUL. - Tre-fenne-di pouvoir en manger le double. Tre-fenne-di avoir bon appétit.

LUCIEN. - Je le vois bien ; mais j'apprendrai à Vendredi à le satisfaire à mes dépens ! (Il prend un bâton et veut en frapper Paul).

PAUL, saisissant aussi un bâton. - (Ces deux bâtons sont à l'entrée de la coulisse et les deux acteurs sont censés les arracher à des arbres). (D'un ton très-doux). Tre-fenne-di a déjà dit à maître que Tre-fenne-di pas aimer à être battu. Oh ! mais pas du tout ! Si maître frapper, Tre-fenne-di le rendre à maître. Pour un coup qu'il recevra, Tre-fenne-di vouloir en donner deux. (Il fait le moulinet avec son bâton).

LUCIEN, abaissant son bâton. - C'est qu'il le ferait comme il le dit.

PAUL. - Tre-fenne-di aller faire un tour, pendant que maître se calmer. Maître redevenir bien gentil, et Tre-fenne-di plus jamais rien prendre. (À part). Ce serait difficile maintenant. (Il fait semblant de sortir et se cache derrière les arbres en observant Lucien).

LUCIEN, furieux. - En voilà un de domestique ! Voleur, gourmand et insolent par-dessus le marché ! Si le véritable Vendredi ressemblait à celui-là, Robinson était bien à plaindre !... Qu'est-ce que je vais devenir maintenant...? J'enrage ! Il a tout mangé !... Il y a bien les pommes de terre ; mais pas moyen de les faire cuire ;... c'est lui qui a les allumettes. — Si je pouvais les lui prendre ! Oui, pendant qu'il dormira,... cette nuit ; c'est cela !...

PAUL, à part. - Essaye, essaye ; je t'y engage, mon garçon.

LUCIEN, continuant. - Une fois que j'aurai les allumettes en ma possession, je pourrai me passer de lui et je trouverai moyen de m'en débarrasser.

PAUL, à part. - Et comment t'y prendras-tu, s'il te plaît ?

LUCIEN. - Je lui proposerai une promenade sur l'eau ; je le ferai monter dans mon bateau, dont j'aurai d'abord ôté les rames, et, lorsqu'il sera dessus, je pousserai le bateau. le courant l'entraînera bientôt au large et... bon voyage !

PAUL, à part. - C'est très-bien arrangé. Seulement il y a longtemps qu'il a disparu ton bateau ! (Il se cache de nouveau).

LUCIEN. - Car enfin on ne peut pas supporter des façons pareilles à celles de ce Vendredi ! Je n'ai pas envie de mourir de faim !

PAUL, entrant en tremblant et montrant tous les signes de la terreur. - Maître ! Maître !

LUCIEN, tremblant aussi et reculant. - Qu'est-ce qu'il y a ?

PAUL. - Ah ! si maître avoir vu ! Une grande bête ! grande l grande !

LUCIEN, effrayé. - Où cela ?

PAUL. - Ici tout près, dans la prairie.

LUCIEN, de plus en plus effrayé. - Qu'est-ce que c'est que cette bête ?

PAUL. - Moi pas savoir son nom ! Être une grande bête avec quatre jambes et une queue, et puis deux cornes longues, longues ! Tre-fenne-di avoir bien peur en la voyant et s'être sauvé. Alors la bête pas contente et s'être mise à crier de toutes ses forces : Hi-han ! Hi-han ! (Il imite le cri de l'âne). Oh ! pour le coup ! Tre-fenne-di être si effrayé que l'y avoir couru encore plus fort. (Montrant la coulisse). Tenez, maître, regardez là-bas ; on aperçoit ses cornes au-dessus de l'herbe. Elle cherche Tre-fenne-di bien sûr pour le manger !

LUCIEN, regardant. - Oh ! Oui ; je l'aperçois.... C'est un loup ou quelque autre animal féroce.... Il va nous dévorer, c'est sûr. (Regardant toujours). Il me semble qu'il se dirige de ce côté.... Sauvons-nous.... J'espère que nous aurons le temps d'arriver au bateau avant qu'il nous atteigne ! (Il s'enfuit).



SCÈNE XIV.


PAUL, seul et riant. - Bon ! le voilà qui prend ses jambes à son cou ! Cours, mon garçon, cours ! Va le chercher ton bateau.... En va-t-il faire une figure quand il ne le trouvera plus !... C'est égal ! il est plus poltron que je ne le croyais. Prendre un pauvre âne, qui paît bien tranquillement, pour une bête féroce. Comme cela se trouve bien qu'on ait eu l'idée de mettre cet aliboron au vert de ce côté aujourd'hui ! Il ne se doute guère, le paisible animal, de la frayeur qu'il cause l Lucien revient : cachons-nous de nouveau.


SCÈNE XV.


LUCIEN, seul, pâle, l'air consterné et balbutiant. - Mon bateau !... Il n'y est plus !... Qu'a-t-il pu devenir ?... Je l'avais pourtant bien attaché, comment se peut-il qu'il ait disparu ? Que faire ? Plus moyen de sortir d'ici ! (Il s'assied et se cache la figure dans ses mains. Après un instant de silence). Ainsi me voilà forcé de rester toute ma vie dans cette île, en compagnie de ce méchant Vendredi, et condamné à mourir de faim ou bien à être dévoré par les bêtes féroces !.... Et celle de tantôt qui est toujours là ! Elle a poussé un cri tout à l'heure !... On aurait dit le rugissement d'un lion ! Où me cacher ? Il n'y a pas la moindre caverne aux environs. (S'interrompant et poussant un cri). Ah ! il me semble l'avoir encore entendue... Non... ce n'est rien. (Pleurant). Comment ai-je eu l'idée de quitter papa et maman et ma petite sœur Berthe pour venir dans cette île ! Avec cela qu'on y est bien ! Sans compter que je commence à avoir terriblement faim !.... Cette chère petite Berthe ! Est-ce que je ne la verrai plus jamais ?... Est-ce que je ne verrai plus papa et maman, qui étaient si bons, qui m'aimaient tant !



SCÈNE XVI.

LUCIEN, PAUL.


     (Paul est arrivé pendant les dernières phrases de la scène précédente et s'est tenu silencieux derrière Lucien. Tout à coup il se met à pleurer bruyamment).

LUCIEN, essuyant ses yeux. - Qu'est-ce que tu as à pleurer, toi ?

PAUL, se frottant les yeux et faisant toujours semblant de pleurer. - Moi pleurer parce que maître pleurer.

LUCIEN. - Imbécile !

PAUL, de même. - Moi pas si imbécile. Si Tre-fenne-di avait eu papa, maman et petite sœur mignonne, lui les aurait bien aimés, lui jamais vouloir les quitter et toujours rester avec eux. Mais pauvre Tre-fenne-di être seul au monde.

LUCIEN. - Il n'y avait pas que papa et maman et ma petite sœur Berthe, il y avait encore monsieur Tapin.

PAUL. - Qui être monsieur Tapin ?

LUCIEN. - C'est mon professeur.

PAUL. - Celui qui apprendre à devenir savant ? Oh ! si pauvre Tre-fenne-di avoir un maître pour enseigner à lui quelque chose, lui bien content ; lui devenir un gros monsieur ; mais petit Tre-fenne-di être toujours esclave, parce que li toujours ignorant. (Changeant de ton). Seulement li sera pas longtemps maintenant, car être bientôt mangé et maître aussi.

LUCIEN, avec désespoir. - Mangé !

PAUL. - La bêle dormir maintenant, mais elle bientôt se réveiller. Moi voudrais partir d'ici avec un bateau.

LUCIEN. - Un bateau ! J'en avais un. Il a disparu.

PAUL, avec résignation. - Être mangés tous deux alors.

LUCIEN. - Comme il dit cela !... Ah ! oui, si j'avais un bateau, je ne resterais pas une minute de plus dans cette île maudite. Je retournerais bien vite chez nous, pour revoir tous ceux que j'aime, et monsieur Tapin par-dessus le marché. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour me retrouver en face de lui et pour lui réciter ma grammaire latine !

PAUL, de sa voix habituelle. - Rien n'est plus aisé.

LUCIEN, étonné et se retournant vivement. - Hein ! qui a parlé ?

PAUL. - C'est moi.

LUCIEN. - Comment toi ?

PAUL. - Oui. Je dis que si tu veux revoir monsieur Tapin, c'est très facile.

LUCIEN, stupéfait. - Eh bien ! Il ne parle correctement à présent ! Ah ça qui donc es-tu ?

PAUL. - Karamitchitchitototatapouf.

LUCIEN. - Voyons ! Ne me fais pas aller plus longtemps. Qui es-tu ?

PAUL. - Tu le sauras tout à ! heure. As-tu bien envie de revenir à la maison ?

LUCIEN. - Cette demande !

PAUL. - En as-tu assez de ton existence de Robinson ?

LUCIEN. - Je le crois bien ; je ne tiens pas à passer la nuit en compagnie des bêtes féroces.

PAUL. - Es-tu décidé à travailler de façon à contenter monsieur Tapin ?

LUCIEN. - J'aime encore mieux cela que de mourir de faim ou bien d'être dévoré.... Mais il n'y a pas moyen de sortir d'ici, puisque mon bateau n'y est plus.

PAUL. - Il y a le mien.

LUCIEN. - Le tien ?

PAUL. - Oui, le mien, qui est là-bas, à l'autre bout de l'île, et dans lequel tu trouveras des personnes de connaissance.

LUCIEN. - Quelles personnes ?... Mais toi-même, encore une fois, qui donc es-tu ?

PAUL. - Tu ne t'en doutes pas ? (Il ôte son masque).

LUCIEN. - Paul ! mon cousin Paul ! C'est toi qui étais Vendredi ! Comment as-tu fait pour me découvrir ?

PAUL. - Oh ! ce n'a pas été bien difficile. Je savais que tu mourais d'envie de jouer au Robinson, et j'étais sûr que tu avais choisi cette île, que nous avions parfois contemplée ensemble du rivage, pour le lieu de ta retraite. Je l'ai dit à mon oncle et à ma tante ; nous avons pris un bateau, et nous voilà.

LUCIEN. - Ainsi ces personnes de connaissance...

PAUL. - Tu devines qui c'est ?

LUCIEN. - Papa et maman... Ils vont bien me gronder.

PAUL. - Non ; ils penseront que tu es assez puni et que tu ne seras plus tenté de recommencer pareille escapade.

LUCIEN. - Ah ! c'est bien vrai. J'ai eu trop peur. (Avec effroi). Et la bête ?

PAUL. - L'âne ?

LUCIEN. - C'était un âne !... Tu t'es joliment moqué de moi.

PAUL. - M'en veux-tu beaucoup ?
 

LUCIEN. - Non, car franchement je commençais à être un peu las de mon île déserte. Voici la huit qui arrive et j'aime autant la passer à là maison qu'à la belle étoile.


LUCIEN (chantant). -
Air : Ma Normandie.

Pendant un jour, de Robinson
Vous m'avez vu mener la vie.
De quitter encor la maison
Je ne ferai plus la folie.
Oui, c'est charmant d'être son maître
Lorsque l'on a barbe au menton.
D'ici là je ne veux plus l'être.
C'est bien assez d'une leçon !


RIDEAU



INDICATIONS POUR LA MISE EN SCÈNE

 

LE NOUVEAU ROBINSON



     Le théâtre représente la campagne. Deux entrées. À la rigueur, une peut suffire. Le paravent sera replié de manière à former un petit renfoncement où Lucien doit cacher ses provisions.


Costumes.

LUCIEN. — Costume d'écolier. Au dos, gibecière à livres. Il porte en outre une arbalète et des flèches.


PAUL. — Déguisé. Masque noir. Perruque faite avec du drap imitant l'astrakan. Manches en tricot et bas noirs, afin de ne pas être forcé de se noircir les bras et les jambes. Pantalon court et veste en calicot blanc ou bien rayé bleu et blanc.


Accessoires.


Un sac d'écolier renfermant les provisions énumérées à la première scène. Un arc et des flèches. Un livre. Deux bâtons, placés à l'entrée de la coulisse. Des pommes de terre. Un petit fagot. Une boîte d'allumettes dans la poche de Paul. Billes, toupie, couteau dans la poche de Lucien.
 



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