PIECES  DE  THEATRE  POUR  ENFANTS.

 
 
MARTHE BIANCHINI

LE PÈRE NOËL se modernise

Saynète en 2 actes
 
PERSONNAGES :
LE PÈRE NOËL ;
LA MÈRE NOËL ;
LE LUTIN FACTEUR ;
LE LUTIN COIFFEUR ;
LE LUTIN TAILLEUR ;
LE LUTIN POSTILLON ;
LE LUTIN INFIRMIER ;
JEANNOT, 10 ans ;
JEANNETTE, 9 ans ;
LE GENDARME

ACTE PREMIER

DÉCOR. — La salle à manger du Père Noël. Meubles rustiques mais confortables. Un paravent dans un coin. Un bon feu flambe dans la cheminée. Le Père Noël, assis dans un large fauteuil, feuillette un atlas, le nez chaussé de lunettes. La Mère Noël lui fait vis-à-vis et tricote.
 
SCÈNE PREMIÈRE

LE PÈRE NOËL, LA MÈRE NOËL, puis LE LUTIN FACTEUR.

LE PÈRE NOËL, fermant son atlas. — Ah ! je crois qu’il est l’heure de me mettre en route pour ma tournée. Mon itinéraire est prêt. Voyons les lettres. (Il frappe trois fois dans ses mains et appelle). Lutin facteur !

LE LUTIN FACTEUR, apparaissant, les bras chargés d’une pile de lettres. — Me voilà. Père Noël.

LE PÈRE NOËL. — As-tu classé tout le courrier ?

LE LUTIN FACTEUR. — Oui, Père Noël.

LE PÈRE NOËL. — Bien ! pose les lettres sur la table. Donne-moi la liste des commandes.

LE LUTIN FACTEUR, lui tendant un gros rouleau de papier blanc. — Voila, Père Noël.

LE PÈRE NOËL, déroulant le long papier et le parcourant des yeux. - Bon ! je crois que tout est en ordre. Tu peux t’en aller et dire au Lutin postillon qu’il attelle mon âne et que tout soit prêt pour dix heures du soir.

LA MÈRE NOËL, quittant son tricot et venant se planter, les mains sur les hanches, devant son époux. D’un ton courroucé. — Alors tu es décidé à faire la tournée cette année encore ?

LE PÈRE NOËL, placide.
 — Certainement, j’y suis décidé.

LA MÈRE NOËL, dont le ton s’élève peu à peu. — Et tu crois que c’est de ton âge d’aller courir sur les toits par le froid qu’il fait ? Tu crois que c’est de ton âge d’aller te promener en pleine nuit au milieu des bourrasques de neige ? Tu ne pourrais pas rester tranquillement ici, à te chauffer à notre bon feu ?

LE PÈRE NOËL, conciliant. — Écoute, j’ai tout l’hiver pour me chauffer. Je peux bien sortir une fois en passant.

LA MÈRE NOËL. - Et voilà pourquoi tu as des rhumatismes ! Est-ce que tu crois que tu ne pourrais pas prendre ta retraite, à ton âge ?

LE PÈRE NOËL, vexé. — À mon âge... à mon âge... Je ne suis pas si vieux que ça !

LA MÈRE NOËL, sarcastique. — Non ! tu n’es pas vieux ! Mais enfin, il y en a quand même de plus jeunes que toi qui pourraient prendre ta succession.

LE PÈRE NOËL. — Tu te trompes. Personne ne veut me remplacer. D'ailleurs, personne ne « peut » me remplacer. (Avec force). Le Père Noël est « irremplaçable » !

LA MÈRE NOËL, ironique. — Ah ! Vraiment ! Et peut-on savoir pourquoi ?

LE PÈRE NOËL. — Parce que c'est « moi » que les enfants aiment et qu'un autre n'aurait auprès d'eux aucun succès.

LA MÈRE NOËL, perfide. — Tu es sûr que ce ne sont pas les jouets que tu leur apportes qu’ils aiment ?
.
LE PÈRE NOËL, montrant la table chargée de lettres. - Tiens. Lis leur courrier : Père Noël tu es si gentil... tu es si bon... nous t’aimons tant... et nous t’embrassons par ci... et nous te cajolons par là...

LA MÈRE NOËL, de plus en plus perfide. — En effet, il y a la beaucoup de lettres. Il y en a toujours beaucoup avant le 25 décembre. Mais dis-moi, en reçois-tu beaucoup... après  ?

LE PÈRE NOËL. — Après quoi  ?

LA MÈRE NOËL. — Après la Noël, des lettres de remerciements. Combien en reçois-tu chaque année  ?

LE PÈRE NOËL, gêné. — Heu !... très peu. Enfin quelques unes !

LA MÈRE NOËL, triomphante. — Quelque unes ! Alors que quand il s'agit de réclamer des jouets, tu en reçois par milliers.

LE PÈRE NOËL, indulgent. — Que veux-tu, quand les enfants ont les jouets, ils s’amusent avec... ils n’ont plus le temps d’écrire. Mais ils m’aiment bien tout de même.

LA MÈRE NOËL, décidée à frapper un grand coup. - Non ! Ils ne t’aiment pas ! Écoute. Ça m’ennuie de te faire de la peine. Mais je sais que les enfants se moquent de toi, de tes habits d’un autre âge, de ton âne poussif, de ton antique lanterne et ils poussent l’irrespect jusqu’à se moquer de ta barbe. Parfaitement. Ils t’appellent le Barbu.

LE PÈRE NOËL, au comble de l’indignation. — Le Barbu. Moi ! Oh !

LA MÈRE NOËL, d’une voix caressante. — Ah ! mon pauvre vieux mari, l’ingratitude des enfants est sans pareille. Laisse-les donc tranquilles, ces sans-cœur, et soigne-toi. Tiens, je vais te faire une bonne tisane de guimauve pour ta toux et puis nous ferons une petite partie de dominos auprès de notre bon feu.
(Elle sort).

 

SCÈNE II

LE PÈRE NOËL, puis LES LUTINS.

LE PÈRE NOËL, allant et venant, l’air profondément affecté. — Le Barbu ! Ils osent se moquer de ma barbe ! Et de mon vieil âne ! Ah ! les ingrats ! (Réfléchissant). Mais après tout, il est indéniable que j’ai une barbe... et que mon âne est vieux, et qu’il a peut-être envie, lui, de prendre sa retraite. (Il s’assied dans son fauteuil et se plonge dans une profonde méditation. Un temps, puis). Il est certain que si je n’avais plus de barbe... (Riant). Ah ! ah ! Ils m'appellent le Barbu ; on va bien rire ! Ils se moquent île mon âne, de mes habits démodés ! Nous verrons qui rira le dernier ! (Il frappe dans ses mains). Lutin coiffeur !

LE LUTIN COIFFEUR. — Vous m’avez appelé, Père Noël ?

LE PÈRE NOËL. — C’est pour ma barbe.

LE LUTIN COIFFEUR. — D'accord, nous allons la brosser, la parfumer puis la friser au petit fer.

LE PÈRE NOËL. — Pas du tout. Tu vas la raser !

LE LUTIN COIFFEUR, stupéfait. — Comment ?

LE PÈRE NOËL. — Et les moustaches avec.

LE LUTIN COIFFEUR. — Mais ce n’est pas possible, Père Noël. Avez-vous bien réfléchi à...

LE PÈRE NOËL. — J’ai réfléchi. Allons, dépêche-toi. (À part). Ah ! ah ! Ils m’appellent le Barbu !

LE LUTIN COIFFEUR, contemplant la barbe avec regret. — Ah ! Père Noël, quel dommage ! Une si belle barbe ! Heureusement que d’ici l’an prochain, elle pourra repousser !
(Il taille la barbe puis les moustaches du Père Noël, puis lui tend un miroir).

LE PÈRE NOËL, s'examinant avec satisfaction. — Eh ! bien, mais on me donne quelques siècles de moins !

LE LUTIN COIFFEUR. — Il est certain que vous voilà rajeuni.

LE PÈRE NOËL. — Je le remercie. Envoie-moi le Lutin tailleur.

LE LUTIN COIFFEUR. — Bien, Père Noël. (Il sort).

LE PÈRE NOËL, va et vient en se frottant les mains. — Hé ! hé ! le Barbu ! on va bien rire. (Entre le Lutin tailleur). Voyons, Lutin tailleur, dis-moi quelle est la dernière mode en fait de costume de sports d’hiver.

LE LUTIN TAILLEUR. — Anorak toile imperméabilisée, fermeture éclair. Pantalons fuseaux. Chaussures double laçage. Moufles fourrées.

LE PÈRE NOËL. — Parfait. Comme tu n’aurais pas le temps de m’en faire un pour ce soir, tu vas immédiatement en commander un à mes mesures dans le plus moderne des magasins de sports.

LE LUTIN TAILLEUR, étonné. — À vos mesures ?

LE PÈRE NOËL. — Et tu me le rapporteras immédiatement. Envoie-moi le Lutin postillon. (Le Lutin tailleur sort). Ah ! j’ai une vieille houppelande usée ! Ah ! j’ai des habits démodés ! On va bien voir ! (Entre le Lutin postillon). Dis-moi, Lutin postillon. Quel est le plus moderne des moyens de transport individuels ?

LE LUTIN POSTILLON, réfléchissant. — Heu ! je crois bien que c’est l’hélicoptère ?

LE PÈRE NOËL. — L’hélicoptère ?

LE LUTIN POSTILLON. — C’est une sorte d’avion à hélice qui peut se poser sur les toits.

LE PÈRE NOËL, ravi. — Sur les toits ? Parfait ! Va immédiatement en commander un et ramène-le tout de suite.

LE LUTIN POSTILLON. — Mais je ne sais pas le piloter.

LE PÈRE NOËL, catégorique. — Apprends ! (Le Lutin sort. Le Père Noël va et vient. Même jeu que plus haut). Et mon vieil âne pourra prendre sa retraite ! Ah ! je ne suis pas à la page ! C’est ce que nous verrons !
(Entre le Lutin tailleur portant des cartons).

LE LUTIN TAILLEUR. — Voici le costume, Père Noël. Si vous voulez venir l’essayer !
(Ils passent derrière le paravent. On entend les répliques suivantes :)

LE PÈRE NOËL. — Oh ! oh ! Parfait ! Je trouve cela très beau.

LE LUTIN TAILLEUR. — Et quelle coupe ! El quel tissu ! C’est chic, chaud et confortable.

LE PÈRE NOËL. — Je crois que cela me va très bien en effet.

LE LUTIN TAILLEUR. — Vous êtes superbe.
(Le Père Noël, revêtu d'un costume de skieur, apparaît, suivi du Lutin).

LE PÈRE NOËL, allant et venant d'un air dégagé. — Je me sens un autre homme.

LE LUTIN TAILLEUR. — Le fait est qu’on ne vous donne pas plus de trente ans. Bonsoir, Père Noël.
(Le Père Noël, va et vient d’un air satisfait. Même jeu que plus haut).

LE PÈRE NOËL. — Trente ans ! Ma femme ne pourra plus me dire que je suis assez vieux pour prendre ma retraite !


 
SCÈNE III

LE PÈRE NOËL, LA MÈRE NOËL, puis le LUTIN INFIRMIER
et le LUTIN POSTILLON.

LA MÈRE NOËL, entrant et portant une tasse de tisane fumante. — Voilà ta guimauve. (Elle aperçoit le Père Noël qu’elle ne reconnaît pas tout d’abord). Mais, Monsieur, que désirez-vous ? Vous cherchez quelqu’un ?

LE PÈRE NOËL. — Voyons, tu ne reconnais plus ton mari ?

LA MÈRE NOËL, elle l'examine, stupéfaite. — Mon mari ? (Puis elle regarde le sol, aperçoit la barbe coupée et pousse un grand cri). Il est devenu fou ! Ah !...

LE PÈRE NOËL, affolé.
— Bon, la voilà évanouie. (Il frappe dans ses mains). Lutin infirmier ! (Le Lutin infirmier apparaît). Vite, ranime ma femme.

 



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