LE LUTIN INFIRMIER, lui donne les soins d’usage : la frictionne, frappe dans ses mains, lui fait respirer des sels ; enfin, la Mère Noël ouvre les yeux. — Père Noël, la voilà guérie.
LA MÈRE NOËL, poussant un grand soupir. - Ah ! ça va mieux ! (Mais elle retrouve sa combativité en même temps que ses sens). Comment, tu as coupé ta barbe ? Et que signifie cet accoutrement ?
LE PÈRE NOËL, sur la défensive. — Je ne veux plus qu’on m’appelle le Barbu et tu m’as dit toi-même que mes habits étaient démodés. Je me suis modernisé. Voilà tout ! (satisfait). D’ailleurs, ça me va très bien. Je me sens rajeuni, en pleine forme.
(On entend un bruit de moteur dans la coulisse et le Lutin Postillon apparaît).
LE LUTIN POSTILLON. — Père Noël, voilà votre hélicoptère.
LA MÈRE NOËL. — Son Héli... quoi ?
LE PÈRE NOËL. — Mon avion personnel. Je me modernise, ma femme, je me modernise. (Au Lutin postillon). Dépêche-toi d’aller le charger et nous partons. Dépêche-toi... Lutin pilote !
(Le Lutin Postillon, flatté de ce nouveau titre, s'incline en ôtant son chapeau. Puis il jette ce dernier loin et se coiffe d'une casquette de pilote qu'il a tirée de sa poche. Il remplace de même son fouet par une clé anglaise. Il salue de nouveau et sort).
LA MÈRE NOËL, les mains sur les hanches. - Alors, ça va durer longtemps, cette comédie ?
LE PÈRE NOËL. — Probablement quelques siècles. Jusqu’au jour où mon costume et mes moyens de transport étant de nouveau démodés, je serai contraint de me remettre à la page. Allons, bonsoir, ma femme, je vais nie mettre en roule. À demain matin !
LA MÈRE NOËL, sur un ton de commisération. — Mon pauvre mari ! Allons, je le préparerai une bonne tasse de guimauve bien sucrée pour ton retour.
LE PÈRE NOËL. — De la guimauve ? Mais non, ce n’est pas moderne ! Prépare-moi plutôt un bon cocktail ! (Il lance sur un ton très « jeune premier »). À demain, chérie ! (Il sort).
LA MÈRE NOËL, perplexe. — Un coq... un coq... Il m'a demandé un coq... Au fond, c'est une bonne idée ! Je vais tordre le cou à un poulet et lui préparer un bon bouillon bien chaud pour son retour. (Au moment de sortir, elle se prend les pieds dans la barbe qui git par terre et redevient furieuse). Mais avant tout, je vais administrer une bonne paire de claques à l'effronté lutin qui a eu l'audace de lui couper la barbe ? (Elle sort d'un air menaçant).
RIDEAU
ACTE II
DÉCOR. — On peut utiliser les mêmes meubles qu'au premier acte, mais en changeant leur disposition. Enlever la cheminée. La remplacer par un radiateur électrique. Enlever le tapis de table. Placer un petit arbre de Noël dans un coin. Au pied de l'arbre, trois paires de chaussures, deux d'enfants, une de bébé. Une lettre est placée en évidence sur la caisse de l'arbre de Noël qui n'est d'ailleurs pas indispensable et n'est là que pour créer l'atmosphère. Le changement de décor peur se faire en quelques minutes.
SCÈNE PREMIÈRE
LE PÈRE NOËL.
LE PÈRE NOËL, entrant sur la pointe des pieds. Il porte un sac tyrolien plein de joujoux sur son dos et tient à la main la liste que le Lutin facteur lui a remise au premier acte. — Eh bien, c’est beaucoup plus facile d’entrer par la porte-fenêtre du balcon qu’on a laissée entrouverte à mon intention, que par la cheminée. Il fallait bien trouver un moyen puisqu’il n’y a plus de cheminées. Et c’est beaucoup moins salissant. Voyons ce que désirent ces enfants. (Il contemple les souliers). Un garçon, une fille, un bébé. C’est facile à deviner. Le garçon veut un cerceau ou des soldats de plomb, la fille un nécessaire de couture ou une poupée, lé bébé un ours en peluche. Consultons ma liste. (Il lit la liste). Jeannot : un avion à réaction modèle réduit ; Jeannette : des patins à roulettes ; Bébé : un acrobate mécanique. (Parlé). Hum ! le Lutin facteur se serait-il trompé ? Vérifions. (Il décachette et lit la lettre placée au pied de l'arbre). Non. C’est bien ça. Les enfants aussi se modernisent. (Il pose son sac sur le sol). Fouillons dans notre sac tyrolien. (En fouillant). Il a remplacé ma vieille hotte qui n’allait vraiment plus avec mon costume moderne. (Il tire un avion qu’il pose sur les chaussures du garçon). Voilà pour Jeannot. (Il tire les patins qu’il place dans les chaussures de Jeannette). Voilà pour Jeannette. Je me demande comment elle va tenir debout là-dessus. Et maintenant, l’acrobate.
SCÈNE II
LE PÈRE NOËL, JEANNOT, JEANNETTE.
(Pendant que le père Noël fouille dans son sac, Jeannot et Jeannette sont entrés sur la pointe des pieds. Il est en pyjama. Elle est en chemise de nuit. Le père Noël, occupé à fouiller le sac, leur tourne le dos).
JEANNOT, à mi-voix. — Je te dis que ce n'est pas lui.
JEANNETTE, de même. — Et qui veux-tu que ce soit ?
JEANNOT, de même. — Il n'a pas sa houppelande.
JEANNETTE, de même. — Il avait peut-être chaud.
JEANNOT, de même. — Ni sa hotte.
JEANNETTE, de même. — Il a un sac, c'est pareil.
(À ce moment, le père Noël se retourne).
JEANNOT, poussant un cri. — Ni sa barbe. Ah !
JEANNETTE, effrayée. — C’est un voleur !
JEANNOT. — N’aie pas peur, Jeannette, tu sais bien que Papa vient de rentrer de sa tournée. Et ne crie pas. Tu réveillerais Maman et Bébé. (S’avançant résolument vers le Père Noël). Qu’est-ce que vous faites là, vous ?
LE PÈRE NOËL. — Mais voyons, tu le vois bien. Je remplis tes souliers.
JEANNOT. — Ou vous les videz. Il y a pas mal de choses à voler dans des souliers un soir de Noël. Et d’abord, qui êtes-vous ?
LE PÈRE NOËL. — Et qui veux-tu que je sois ? Je suis le Père Noël, voyons.
JEANNOT, lui riant au nez, incrédule. — Comme si nous ne connaissions pas le Père Noël ! Où est votre barbe ?
JEANNETTE, qui regarde dans la coulisse. — Il n'y a pas d'âne dans la rue.
JEANNOT, sur un ton de juge d’instruction. — Allons, avouez. Vous êtes un voleur ?
LE PÈRE NOËL. — Mais pas du tout !
JEANNOT. — Alors, vous êtes le livreur des Galeries Lafayette ?
LE PÈRE NOËL. — Mais pas le moins du monde.
SCÈNE III
LE PÈRE NOËL, JEANNOT, JEANNETTE, LE GENDARME.
LE GENDARME, entrant. — Quel est ce bruit ? Pourquoi n’êtes-vous pas dans vos lits tous les deux ? Et qui est cet individu ?
JEANNOT, goguenard, au Père Noël. — Hein, ça vous étonne de voir arriver un gendarme ? C’est tout simple : notre Papa est gendarme.
JEANNETTE. — C’est pour ça que Jeannot n’avait pas peur.
JEANNOT, tout fier, à son père. — Papa, j’ai surpris cet homme en train de voler et...
LE PÈRE NOËL. — Mais non, mais non, voyons. J’étais en train de remplir vos souliers. Je suis le Père Noël.
LE GENDARME, aux enfants. — Si c’est le Père Noël, c’est naturel qu’il soit là.
JEANNOT. — Mais, Papa, ce n’est pas lui ! Nous connaissons bien le Père Noël.
JEANNETTE. — Cet homme n’a pas de barbe.
JEANNOT. — ... Ni de hotte.
JEANNETTE. — ... Ni de houppelande.
JEANNOT. — ... Ni d’âne.
JEANNETTE, catégorique. — Alors, ce n’est pas le Père Noël.
LE GENDARME, sévère, au Père Noël. — Alors, déclinez-moi votre identité et donnez-moi les mobiles de votre présence dans cette propriété privée.
LE PÈRE NOËL. — Je vois que vous continuez à me prendre pour un voleur. Mais je vous répète que je suis le Père Noël en personne.
LE GENDARME, sortant un carnet. — J’ai là le signalement du « vrai » Père Noël, car nous devons le laisser grimper sur les toits sans l’inquiéter. (Il lit). Voyons... Noël... Père Noël. C’est ça. Taille : 1 m 60. (Il regarde le Père Noël). Pour la taille, ça peut aller. (Il lit). Barbe : longue et blanche. (Nouvel examen du Père Noël). Vous, vous avez : barbe, néant. (Lisant). Moustaches : idem. (Il regarde le Père Noël). Vous, c’est : moustaches, néant. (Lisant). Âge : plusieurs siècles. (Il regarde le Père Noël). Alors là, ça ne va plus du tout. (Lisant). Signe particulier : se promène sur les toits une fois par an. (Au Père Noël, soupçonneux). Vous devez vous y promener plus d’une fois par an, vous !
LE PÈRE NOËL. — Écoutez, je vais vous expliquer. J’ai rasé ma barbe et mes moustaches pour avoir l’air plus jeune. J’ai mis un costume de sport pour avoir l’air plus moderne et j’ai remplacé mon âne par un hélicoptère qui est là-haut, sur le toit. En somme, je me suis modernisé.
LE GENDARME. — Un voleur en hélicoptère ! Ça, c’est le comble ! Allez, ouste, au poste. Vous vous expliquerez là-bas.
LE PÈRE NOËL. — J’espère qu’on me croira et qu’on ne m’y gardera pas trop longtemps car les petits enfants seraient désolés de ne rien trouver demain matin, dans leurs souliers. Et à ce propos, accordez-moi encore une petite minute.
LE GENDARME, rogue. — Pourquoi faire ?
LE PÈRE NOËL, montrant les souliers du Bébé. — Pour garnir ces petits souliers-là. (Consultant sa liste). Nous disions donc un acrobate mécanique... (Aux enfants). Vous êtes bien sûr que c’est ça que désire votre petit frère ?
JEANNOT, gêné. — Heu !...
JEANNETTE, même jeu. — C’est-à-dire...
LE PÈRE NOËL. — Vous êtes sûr qu’il ne préférerait pas un ours en peluche ?
JEANNETTE, étourdiment. — Oh ! Oui !
JEANNOT. — Enfin... peut-être...
LE PÈRE NOËL. — Alors pourquoi demande-t-il un acrobate dans la lettre ?
JEANNOT, de plus en plus gêné. — Heu !... Heu !...
LE PÈRE NOËL. — Il ne sait pas écrire, n’est-ce pas, alors il a dicté : ours en peluche, et tu as écrit : acrobate. Tu as fait là une grosse faute d’orthographe, Jeannot.
JEANNOT, avec franchise mais très confus. — Je l’ai demandé exprès.
LE PÈRE NOËL. — Je le savais. (Fouillant dans son sac). Voici un bel ours pour Bébé. (Il le pose sur les chaussures de Bébé, puis il tire un acrobate mécanique de son sac et le pose sur les chaussures de Jeannot). Et voilà l’acrobate pour le grand frère.
JEANNOT, avec élan. - Oh ! merci, Père Noël !
JEANNETTE, de même. — Merci pour Bébé, Père Noël !
LE GENDARME. — Comment ? Père Noël ? Pourquoi donnez-vous ce patronyme à cet individu ?
JEANNOT et JEANNETTE, ensemble. — Mais, Papa, c’est le Père Noël !
LE GENDARME. — Comment ? Vous vous moquez de moi ?
(Jeannot etJeannette, sans l’écouter, entourent de leurs bras le cou du Père Noël).
JEANNOT. — Oh ! Père Noël, je le demande pardon d’avoir voulu te tromper et aussi de t’avoir pris pour un voleur.
JEANNETTE. — Mais je t’aime mieux avec ta barbe.
LE PÈRE NOËL. — Je la laisserai repousser.
JEANNOT. — Et ta houppelande...
LE PÈRE NOËL. — J’en ferai faire une neuve.
JEANNOT. — L’hélicoptère, ça c’est une bonne idée. Tu peux le garder.
LE GENDARME. — Et alors, qu’est-ce que je fais de cet intrus, moi ?
JEANNOT. — Tu lui offres un bon grog et tu le laisses repartir.