PIECES  DE  THEATRE  POUR  ENFANTS.

 
 

LE CHÂTEAU DU SILENCE

Comédie dramatique en 2 actes par RAYMOND RICHARD.


PERSONNAGES
ALAIN, 10 ans ;

MICHEL, dit « MICROBE », 10 ans ;
FRANÇOIS, 14 ans ;
JEAN-MARIE, un petit paysan ;
Monsieur PASCAL, dit « L’Homme aux lunettes bleues ».


PREMIER ACTE

L’APPEL DU MYSTÈRE

 

DÉCOR : Un chemin en pleine campagne, parallèle à la rampe. Au fond, sur toute la longueur de la scène, un mur assez haut, coiffé de lierre et d’où émerge les arbres d’un grand parc.
     François, Alain, Michel, trois petits Parisiens en vacances surgissent à droite dans un grand bruit de roues.

     François tire avec une corde un petit chariot dans lequel est accroupi Michel, tandis qu’Alain pousse par derrière ce singulier attelage. Ils s’arrêtent au centre, essoufflés d’avoir couru.



SCÈNE I : FRANÇOIS, ALAIN, MICHEL


FRANÇOIS, s’épongeant le haut. - Ouf ! je n’en puis plus ! J’en ai assez de jouer au bourricot !

ALAIN. - Et moi de pousser ce maudit chariot. Je suis en nage.

MICHEL, candide. - C’est drôle, moi je suis bien !

FRANÇOIS et ALAIN, riant. - Évidemment, Microbe, tu n’as pas beaucoup de peine, toi !

ALAIN. - Tu te prélasses dans ton carrosse comme un roi fainéant.
     (Ils rient).


FRANÇOIS. - Je propose une halte à l’ombre de ce vieux mur.

ALAIN. - C’est cela, soufflons un peu ! Mon cœur bat comme un tambour.

MICHEL, sautant de son chariot. - Je vous suis. Ça me dégourdira les jambes. (Se frottant les reins) Aie ! c’est plutôt mal suspendu, votre carrosse ! Sûr, je vais avoir demain le derrière truffé de bleus !

FRANÇOIS et ALAIN, riant. - T’en fais pas, coquet, ça ne se verra pas.
     (Les trois enfants s’assoient contre le mur et regardent curieusement autour d’eux).

FRANÇOIS. - Tout de même, c’est rudement bath, la campagne !

ALAIN. - T’as raison, François, çà nous change de Paname et du ruisseau de la rue de Belleville où nous pataugions le soir, en revenant de l’école.

FRANÇOIS. - Non, mais admirez un peu ce ciel bleu, ce soleil, ces arbres. Ah ! c’est une riche idée que Maman a eue de nous envoyer en vacances chez la Tante Rosalie !

ALAIN. - Pour sûr ! C’est une si brave femme. Elle nous gave de bon lait, d’œufs frais, de gâteaux, de fruits...

MICHEL. - Et sans tickets !

FRANÇOIS, riant. - Ah ! c’est vrai, les tickets, les queues devant les magasins, les restrictions ! Tout ça est disparu, fini, oublié. Adieu, Paname, et vivent les vacances !

ALAIN et MICHEL. - Vive la Tante Rosalie !

FRANÇOIS. - Comme on se sent loin de la capitale, au pied de ce vieux mur. On n’aperçoit même plus le village.

ALAIN. - Quel calme ! quel silence !

MICHEL. - On se croirait dans une île déserte.

FRANÇOIS. - Il doit pourtant y avoir des habitants, derrière ce mur. C’est étrange, on n’entend rien d’autre que le chant des oiseaux.

MICHEL. - Je me demande ce que cachent si jalousement ces murailles. Si on regardait ?

FRANÇOIS, se levant. - C’est une idée ! Je vais te faire la courte échelle, Microbe. Tu es le plus léger de nous trois. Allez, mon vieux, grimpe !
     (François s’adosse au mur et Michel se hisse jusqu’au faîte du mur).

FRANÇOIS et ALAIN. - Qu’est-ce que tu vois ? Dis vite !

MICHEL. - Oh ! ça alors !... Je vois un parc immense, envahi par les herbes et les broussailles. Je vois...


FRANÇOIS et ALAIN. - Qu’est-ce que tu vois donc  ?

MICHEL. - Je vois des statues rongées de mousse, un grand bassin d’eau morte couvert de nénuphars. Je vois... oh ! par exemple !...

FRANÇOIS et ALAIN. - Que vois-tu encore  ?

MICHEL. - Je vois, à travers les branches, au bout d’une grande allée pleine de soleil, le plus beau château qu’on puisse rêver !

FRANÇOIS. - Mais c’est un conte de fées !

MICHEL. - On dirait le château de la Belle au Bois. Toutes les fenêtres sont closes. Les herbes ont envahi le grand escalier de marbre. Pas une fumée, pas un bruit !

FRANÇOIS. - Hep ! descends, Michel, je suis fatigué !

MICHEL saute à terre, rêveur. - Je me demande à qui peut appartenir cette riche demeure ?

ALAIN, le désignant. - Tiens, voilà un petit paysan. Nous allons le lui demander. Hoé, garçon ! Arrive un peu ! (à part) Il n’a pas l’air très dégourdi !


SCÈNE II

Les mêmes, JEAN-MARIE.


     (Jean-Marie paraît à gauche. Costume de paysan, panier au bras).

JEAN-MARIE. - C’est-y-moé qu’ vous appelez ?


FRANÇOIS. - Oui, c’est toi, mon brave. Nous voudrions savoir à qui appartient ce château.

JEAN-MARIE, inquiet. - Quoi ? vous voulez savoir ?… Ah ! oui, c’est vrai, vous n’êtes point du pays, sans quoi vous ne vous seriez point arrêté en cet endroit maudit.

ALAIN. - Pourquoi ça ? Il y a des serpents ?

JEAN-MARIE. - Oh ! c’est bien pire ! Personne dans le village, personne, vous entendez, n’ose approcher du château du Silence.

FRANÇOIS. - Le château du Silence ! Quel drôle de nom !

ALAIN. - Mais enfin, qu’y a-t-il donc de si terrible dans ce fameux château ?

JEAN-MARIE, hésitant. - Il y a... il y a un sorcier !

TOUS. - Un sorcier ?

JEAN-MARIE. - Oui, même que dans le pays on l’appelle l’Homme aux lunettes bleues !

FRANÇOIS. - L'Homme aux lunettes bleues ! Mais ce n’est pas un conte de fée, c’est un roman policier ! Et que fait-il ce sorcier ?

JEAN-MARIE. - Ah ! ça, mes gars, personne ne le sait ! Il vit seul, là-dedans, sans domestique. Une fois par mois, Lucas, l’aubergiste du pays, lui apporte des provisions. C’est lui qui nous a fait le portrait du bonhomme : très vieux, des cheveux tout blancs, une barbe de neige et le nez coiffé d’une grosse paire de lunettes bleues.

MICHEL, riant. - Mais c’est peut-être le Père Noël !

JEAN-MARIE. - Le Père Noël ! Vous voulez dire le Diable ! Croyez-moé, mes gars, il se passe dans ce château des choses point ordinaires et vous feriez mieux de ne point vous en mêler. Si vous saviez tout ce qu’on raconte dans le pays !

TOUS, curieux. - Qu’est-ce que l’on raconte ?

JEAN-MARIE, soudain fermé. - Non, j’ pouvions point vous le dire. J’ veux pas me mêler de toutes ces histouéres. J’en on déjà trop dit.

FRANÇOIS. - Oh ! sois gentil ; raconte ! C’est passionnant !

ALAIN et MICHEL. - Nous voudrions tant savoir !

JEAN-MARIE. - Eh ben, mes gars, si vous voulez savoir ce qui se passe dans le château du Silence, vous n’avez qu’à y aller vouér vous-même, si le cœur vous en dit ! (Il sort à gauche).


SCÈNE III

 

FRANÇOIS, ALAIN et MICHEL


FRANÇOIS. - L’animal ! Pas moyen d’en tirer un mot de plus !

ALAIN. - Et il s’en va, nous laissant avec notre curiosité.


MICHEL. - Après tout, il a raison, ce garçon ! Si nous voulons connaître le secret du château du Silence, nous n’avons qu’à le découvrir nous-même !

FRANÇOIS. - Que veux-tu dire, Microbe ?

ALAIN. - Tu ne penses tout de même pas que nous pourrions nous introduire dans ce parc ?

MICHEL. - Pourquoi pas ? Rien n’est plus facile ! Lorsque j’étais grimpé sur mon perchoir, j’ai aperçu, plus loin, une brèche dans la muraille qui nous permettrait, à tous trois, de passer sans encombre.

FRANÇOIS. - Tu ne parles pas sérieusement, Microbe. On n’entre pas ainsi chez les gens.

ALAIN. - Et s’il y avait des chiens qui nous attrapent par notre fond de culotte !

FRANÇOIS. - Et si nous rencontrions l'Homme aux Lunettes bleues ?

ALAIN. - Il est peut-être très méchant, ce sorcier !

MICHEL. - Ah ! tenez, vous êtes deux poltrons. Moi, d’abord, je n’y crois pas aux sorciers. Ce sont des histoires de nourrice bonnes pour les mioches. Et puis, dans cet immense parc, enfouis sous les broussailles, personne ne risque de nous découvrir. Nous choisirons d’ailleurs un soir pour tenter cette expédition.

FRANÇOIS. - Alors, Microbe, tu crois vraiment que nous pourrions, sans risques, tenter la chose ?

MICHEL. - Puisque je vous le dis !... Et puis, cela en vaut la peine. Songez donc ! Découvrir le secret du château du Silence ! Vous imaginez la tête des copains lorsque, de retour à Paris, nous leur raconterons notre aventure.

ALAIN. - Mais jamais Tante Rosalie ne nous laissera sortir la nuit !

MICHEL. - Naïf, va ! Nous ne lui demanderons pas sa permission. Ce soir, nous irons nous coucher comme d’habitude et, lorsque Tante Rosalie nous croira endormie, nous sortirons sans bruit de la maison.

FRANÇOIS. - Ce soir ? Tu veux que nous y allions ce soir ?

ALAIN. - On ne pourrait pas choisir un autre jour ? Je me sens très fatigué !

MICHEL. - Allons, avouez donc que vous avez peur !


FRANÇOIS et ALAIN. - Peur, nous ? Jamais de la vie !

MICHEL. - Bravo ! Alors, c’est entendu. Ce soir, trois petits gars de Paname qui n’ont pas froid aux yeux découvriront le secret...

TOUS. - Du château du Silence !

 

FIN DU PREMIER ACTE.


DEUXIÈME ACTE


L’HOMME AUX LUNETTES BLEUES



DÉCOR : Un salon du château. Meubles anciens. poussiéreux et voiles de housses fanées. Dans un angle, un bureau sur lequel est placé un encrier. Au mur, bien en vue, un portrait d’enfant sous lequel est posé un bouquet de fleurs fraîches.
     Porte au fond, à droite et à gauche.
     Au lever du rideau, la scène est vide et plongée dans l’obscurité la plus complète.
     Un long silence puis on entend, à droite, des chuchotements.

 

SCÈNE I

 

FRANÇOIS, ALAIN, MICHEL


FRANÇOIS, bas. - Oh ! là ! là ! ce noir ! On se croirait dans un tombeau.

ALAIN. - Dis, François, tu crois qu’on ne ferait pas mieux de rentrer chez nous ?

MICHEL. - Je t’en prie, Alain, tais-toi ! Si tu as peur, va-t-en !

FRANÇOIS. - Tu ne pourrais pas allumer un peu, Microbe ? Je n’ose avancer, de peur de me cogner à un meuble.




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