PIECES  DE  THEATRE  POUR  ENFANTS.

 
 

ALAIN. - Oui, allume, Microbe ! On a dû se tromper d’étage. Si des fois c’étaient les oubliettes !


MICHEL. - Oh toi, fiche-nous la paix, froussard ! Il faut économiser la lumière car je crains que ma pile flanche. D’autre part, la clarté pourrait nous trahir. Avancez encore un peu et essayez de vous repérer dans l’obscurité.

ALAIN. - 0uille ! aïe ! Aïe !


FRANÇOIS et MICHEL. - Chut... Qu’est-ce qui t’arrive, idiot ?


ALAIN. - Je suis rentré dans un fauteuil... Oh ! mon genou !...


MICHEL. - Allons, avancez encore et faites attention, que diable !


FRANÇOIS. - Pouah ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Je viens de mettre la main dans un liquide.


ALAIN, affolé. - Du sang ! çà doit être du sang ! Je t’en supplie, Microbe, allume, rien qu’une seconde !
     (Michel allume sa lampe de poche et dirige le faisceau lumineux sur la main de François).


MICHEL, riant. - Idiots ! François a tout simplement mis la main dans un encrier. Essuie-toi dans ton mouchoir.


FRANÇOIS. - Oh ! non ! Que dirait Tante Rosalie ? Je préfère le tapis de table.
     (Il s’essuie dans le tapis de table puis tous trois observent la pièce à la lueur de la lampe de poche).


MICHEL, moqueur. - Dis donc, Alain, ça ne ressemble guère à des oubliettes. On dirait plutôt un salon.


FRANÇOIS. - Oui, ça doit être le salon. Mais, fichtre ! quelle poussière ! Des housses déchirées, des toiles d’araignées On ne doit pas souvent faire le ménage, là-dedans !


ALAIN. - Et pas un bruit ! Il est bien nommé, le château du Silence !


FRANÇOIS. - À mon avis, cette demeure est inhabitée.


ALAIN. - Et l’histoire de l’Homme aux Lunettes bleues est une vaste blague.


MICHEL. - Je ne suis pas de votre avis. Que dites-vous de ça ? (Il dirige le faisceau lumineux de sa lampe sur le bouquet).


FRANÇOIS et ALAIN. - Des fleurs !


FRANÇOIS, s’approchant. - Et pas des fleurs artificielles, des vraies, toutes fraîches cueillies !


ALAIN, tirant Michel par le bras. - Dis, Microbe, tu crois qu’on ne ferait pas mieux de s’en aller ?


MICHEL. - La paix, poltron ! Continuons plutôt notre exploration !
     (Ils s’approchent du bouquet et, soudain, la lampe de Michel découvre le portrait).


TOUS, s’immobilisant. - Oh !… un portrait !


FRANÇOIS. - Un enfant !


ALAIN. - Quelle frousse ! J’ai cru qu’il était vivant !


MICHEL. - Comme il nous regarde !


ALAIN. - Éteins, Microbe, il me fait peur. On dirait qu’il va parler.


MICHEL. - Idiot ! As-tu déjà vu des portraits qui parlent ?


FRANÇOIS. - Oh ! c’est bizarre ! Dis, Alain, tu ne trouves pas que cet enfant ressemble étonnement à Microbe ?


ALAIN. - C’est vrai ! Comme c’est drôle !


MICHEL. - Allons donc ! Vous vous faites des idées... quoique, au fond, en regardant bien… c’est vrai, tout de même, qu’il me ressemble !


FRANÇOIS. - Et voyez ces fleurs ! On dirait qu’elles ont été mises pour lui.

MICHEL. - On dirait un bouquet devant un tombeau.


ALAIN. - Je vous en prie, écoutez-moi ! Allons-nous en !


MICHEL. - Pas avant d’avoir visité les autres pièces du château. (Désignant la porte de gauche) Prenez cette porte. Vous l’avez repérée, oui ?… Attention, j'éteins ma lampe. Il faut être prudents. En avant, marche ! (La lumière s’éteint. Dans l’obscurité, ils se dirigent vers la gauche).

ALAIN, hurlant. - Aie !... Oh ! qu’est-ce qui m’arrive ? Au secours, au secours !... Quelque chose m’a mordu !


MICHEL et FRANÇOIS. - Tais-toi donc, imbécile !
     (Michel donne de la lumière et l’on voit la main d’Alain prise dans un piège à rats).


MICHEL. - Qu’est-ce qu’il y a encore ?… Un piège à rats ! Ce n’est qu’un piège à rats qui s’est refermé sur ta main. Il n’y a pas de quoi hurler ainsi !


FRANÇOIS. - Chut ! j’entends du bruit. Éteins ta lampe ! (Michel s’exécute).

MICHEL. - Ça y est ! Cet idiot d’Alain a réveillé l’Homme aux lunettes bleues.

ALAIN. - Nous sommes fichus !


MICHEL. - Sauve qui peut !


     (Ils se bousculent, trébuchent dans l’obscurité en se dirigeant vers la droite. Mais soudain, la lumière inonde la pièce et monsieur Pascal paraît au fond, un revolver à la main).


TOUS. - Trop tard !... Le sorcier !


SCÈNE II

Les mêmes, MONSIEUR PASCAL.


MONSIEUR PASCAL. - Ah ! ça, par exemple !... Mais qu’est-ce que vous faites chez moi, galopins ?


LES TROIS ENFANTS, se jetant à ses pieds. - Grâce, grâce, Monsieur le sorcier ! Ne nous tuez pas ! Nous ne sommes pas des voleurs ! Nous voulions visiter le château...


MONSIEUR PASCAL. - Ah ! bah !... Vous auriez tout de même pu choisir une autre heure.

 

FRANÇOIS. - Nous n’avions pas le choix des moyens, Monsieur le Sorcier. On nous avait dit que vous étiez très méchant et nous ne voulions pas vous rencontrer.


MONSIEUR PASCAL. - Vraiment ? on dit ça ?... Et pourquoi teniez-vous tant à pénétrer dans ce château ? (Les trois enfants se relèvent).


ALAIN. - Nous voulions découvrir un secret.


MONSIEUR PASCAL. - Quel secret ?


FRANÇOIS. - Dame ! le vôtre, Monsieur le Sorcier.


MONSIEUR PASCAL. - Mon secret !… Mais pourquoi m’appelez-vous Monsieur le Sorcier ? Vous n’êtes pas du pays, cependant ?


MICHEL (qui est resté en arrière, le visage dans l’ombre). - Non, nous sommes de Paname, de Paris quoi ! et nous sommes venus passer nos vacances chez notre Tante Rosalie. On nous a dit que ce château était habité par un sorcier et qu’il renfermait un secret. Alors, nous avons voulu le découvrir.


MONSIEUR PASCAL. - Eh bien, en voilà du toupet !... Et si je vous faisais arrêter, moi ?


FRANÇOIS et ALAIN, se jetant à ses pieds, tandis que Michel demeure à l’écart. - Oh ! non, non, Monsieur le Sorcier, ne faites pas ça !


MONSIEUR PASCAL, apercevant soudain le visage de Michel. - Ah ! Ça, par exemple, je rêve !... (à Michel) Approche donc un peu, mon petit bonhomme, qu’on te voie mieux !


FRANÇOIS et ALAIN, se relevant surpris. - Qu’est-ce qui lui prend ?
     (Michel s’avance).


MONSIEUR PASCAL. - Mon Dieu !... Est-ce que je deviens fou ? Roger !... c’est Roger !


MICHEL. - Vous faites erreur, Monsieur. J’ m’appelle pas Roger, mais Michel, Michel Ferrand, pour vous servir.


MONSIEUR PASCAL. - C’est vrai, je perds la tête. Ça ne peut pas être Roger... Et pourtant, quelle ressemblance curieuse ! (Il regarde le portrait).


FRANÇOIS. - Ah ! vous aussi, Monsieur, vous trouvez que Michel ressemble au portrait ?


MONSIEUR PASCAL, très ému. - C’est extraordinaire !... Roger, mon petit Roger !...


ALAIN, bas à François. - Dis donc, François, regarde le sorcier. On dirait qu’il pleure !


FRANÇOIS. - T’as raison !... Mais alors, il n’est peut-être pas si méchant que ça !


MONSIEUR PASCAL, qui a entendu. - Non, mes enfants, je ne suis pas méchant. Je ne suis pas sorcier non plus. Et, puisque vous êtes venus ici pour connaître mon secret, eh bien, je vais vous le dévoiler. Allons ! n’ayez plus peur. Asseyez-vous dans ces fauteuils. Et toi, Roger...


MICHEL. - Michel !


MONSIEUR PASCAL. - Oui, c’est vrai, Michel. Eh bien, Michel, mets-toi en face de moi, que je te voie bien.


MICHEL. - Volontiers, mais dites, Monsieur, vous ne pourriez pas enlever vos lunettes ? Ça vous donne l’air méchant.


MONSIEUR PASCAL, s’exécutant en riant. - Voilà qui est fait. Ça va mieux ainsi ?


MICHEL. - Oh ! oui, comme çà on voit vos yeux et vous n’avez plus l’air méchant du tout.


MONSIEUR PASCAL. - J’en suis ravi. Et maintenant, mes tout-petits, écoutez mon histoire, ma bien triste histoire. Je n’ai pas toujours été un vieux bonhomme à cheveux blancs, portant des lunettes bleues et vivant comme un sauvage dans un château à demi ruiné.
     Jadis, j’ai été jeune, aimé, heureux. J’avais acheté ce domaine pour y vivre avec ma femme et mon fils. Cet enfant, vous l’avez deviné, est celui dont vous voyez le portrait accroché au mur.
     Il était comme toi, mon petit Michel, haut comme trois pommes, le regard vif et rieur, avec des cheveux tous qui lui cachaient le front. Comme toi, Il était gai, moqueur, brave jusqu’à la témérité.
     Hélas ! un jour il tomba gravement malade et, malgré nos soins, nos efforts acharnés, nous ne pûmes le sauver.


MICHEL. - Il... il est mort ?


MONSIEUR PASCAL, dans un souffle. - Oui.


MICHEL. - Oh ! pauvre Monsieur, je comprends maintenant.


MONSIEUR PASCAL. - Vous dépeindre notre désespoir serait impossible. Cet enfant était notre joie, notre rayon de soleil, notre seule raison de vivre. Ma pauvre femme ne survécut pas à son immense douleur. Quelques mois après, elle rejoignit notre petit Roger.


LES TROIS ENFANTS, atterrés. - C’est affreux !


MONSIEUR PASCAL. - Je restai seul, horriblement seul dans cette vieille demeure où tout me rappelait les chers disparus. Comment parvins-je à vivre ainsi ? Je ne sais. Peu à peu, je finis par aimer ma solitude. La présence des autres humains me devint insupportable. Je congédiai tous mes domestiques. Les broussailles, complices de mon désir, envahirent le pare, achevant de me séparer du monde.
     Des années passèrent ainsi. Bientôt, dans le village, une sorte de lègende entoura le château où personne n’entrait plus. On m’accusa de sorcellerie et ce lieu devint un endroit maudit que chacun fuyait avec terreur. J’avais fini par oublier que d’autres êtres vivaient au delà de ces murs. Rien ne venait plus rompre le cours monotone de ma vie d’ermite lorsqu'une nuit je découvris chez moi trois garnements qui s’étaient mis dans la tête de forcer ma retraite et de découvrir mon secret.
     Eh bien, mes petits, vous savez tout, maintenant. Vous voyez, tout cela est bien banal et bien triste.
     (Long silence).


LES TROIS ENFANTS, se rapprochant du vieillard. - Vous ne nous en voulez pas trop, Monsieur ?


ALAIN. - Et vous ne nous ferez pas mettre en prison ?


MONSIEUR PASCAL, souriant. - Non, rassurez-vous, mes petits bonshommes, car vous m’avez donné, ce soir, une des plus profondes émotions de ma vie. En apercevant Michel, j’ai cru voir un instant l'enfant que j’avais perdu jadis. Et maintenant encore, je ne puis détacher mes yeux de ton visage, petit Michel inconnu qui vient de ressusciter si miraculeusement le passé.
     Un miracle, oui, c'est un vrai miracle que vous avez fait tous trois, mes petits, avec votre crânerie charmante, votre frimousse d’enfants terribles. Je me sens soudain rajeuni de vingt ans. C’est une bouffée d’air pur, de soleil et de joie que vous m’apportez ce soir après vingt ans de solitude.
     Vos voix fraîches et vos yeux rieurs ont dissipé le cauchemar où je vivais depuis si longtemps. Je devrais vous gronder, car c’est très laid de s’introduire ainsi chez les autres. Oui, je devrais vous gronder, mais j’en suis incapable. Je me sens tout à coup une âme de grand-père... (un temps) Mes petits, voulez-vous m’embrasser ?


LES TROIS ENFANTS, se précipitant. - Oh ! oui grand-père ! (Ils l’embrassent. Minute d’intense émotion).


 



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