PIECES DE THEATRE POUR ENFANTS.
LE CAMELOT VOLANT Monologue pour grand Garçon par MARCEL ABADIE. Ce monologue doit être débité très vite, en s'arrêtant seulement pour reprendre haleine. La scène se passe dans une rue. Un camelot arrive, portant une petite valise qu'il pose sur une table pliante ou, plus simplement, sur un pliant. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Je ne suis pas venu ici pour vous raconter des histoires marseillaises, ni gauloises, ni juives, ni écossaises, ni irlandaises, ni polonaises, ni hollandaises, ni japonaises, ni même bordelaises ; je ne suis pas venu ici pour vous faire des expériences de physique, ni de chimie, ni de prestidigitation, ni de chiromancie, ni de cartomancie, ni de nécromancie, ni d'oniromancie, ni d'ornithomancie, ni de rabdomancie, ni de théomancie.. Non Messieurs ! Je ne suis pas venu ici pour vous faire une conférence sur l'agriculture, ni l'apiculture, ni l'arboriculture, ni l'architecture, ni l'aviculture, ni l'horticulture, ni la littérature, ni l'ostréiculture, ni la pisciculture, ni la puériculture, ni la sylviculture, ni la viticulture, ni l'héliciculture, ni la myticulture, ni la cuniculiculture... Non Mesdames ! Je ne suis pas venu ici pour vous vendre des jarretelles, ni des bretelles, ni du vermicelle, ni des jumelles, ni des semelles, ni des flanelles, ni de la vaisselle, ni des bagatelles, ni des dentelles, ni des manivelles, ni des gazelles, ni de la mortadelle... Non, Mesdemoiselles ! Je ne suis pas venu ici pour vous vendre ni sucreries, ni bougies, ni poulies, ni charpie, ni toupies, ni panoplies, ni canaris, ni argenterie, ni bijouterie, ni broderies, ni charcuterie, ni confiserie, ni droguerie, ni épicerie, ni friperie, ni lingerie, ni maroquinerie, ni papeterie, ni parfumerie, ni pâtisserie, ni pierreries, ni parapluies, ni même eau-de-vie ! Non, non et non ! Je suis venu ici, Mesdames et Messieurs, pour vous présenter un appareil merveilleux, étonnant, magique, miraculeux, inimaginable, inouï, incroyable, singulier, phénoménal, un appareil parfait, incomparable, supérieur, excellentissime, idéal, magistral, irréprochable, un appareil unique au monde et même ailleurs, le seul appareil capable de redonner le goût à la vie aux neurasthéniques, de rendre les belles-mères aimables et les contribuables souriants, l'appareil que vous attendiez tous, Messieurs, l'appareil de vos rêves, Mesdames, l'appareil qui vous manquait, Mesdemoiselles, l'appareil enfin qui donnera le bonheur à tout le genre humain !!! Il sort de sa valise un ustensile fait d'un stylo-bille à deux couleurs, auquel on a fixé une petite boussole, un sifflet, un couteau suisse, un coupe-verre, Admirez, Mesdames et Messieurs, cette merveilleuse invention qui vous permettra d'écrire quand vous en aurez envie, de retrouver votre chemin quand vous l'aurez perdu, d'appeler au secours quand vous serez attaqué, de manger quand vous aurez faim, de boire quand vous aurez soif, et de dormir quand vous aurez sommeil... Cet appareil magnifique et bien français se compose, en effet, des éléments suivants : un stylo-bille à encre rouge pour les calculateurs, un stylo-bille à encre bleue pour les poètes, une boussole pour les explorateurs et les autres, un sifflet à roulette pour faire peur aux cambrioleurs, une lame d'acier capable de rayer les biftecks les plus coriaces ; un tire-bouchon qui vous fera tordre de rire, un ouvre-boîte de conserves capable de découper les portes des coffres-forts de la Banque de France, un diamant en acier de Tolède pour transformer les vitres en dentelle et enfin, le suprême perfectionnement, la merveille des merveilles que, seule, la science atomique pouvait nous offrir, les capuchons des stylos, Mesdames et Messieurs, ne sont pas en une quelconque matière plus ou moins plastique, ces capuchons, dis-je, sont en véritable sucre d'orge ! Ah ! Ah ! Je vois briller vos yeux ! C'est l'indice indiscutable que vos vives intelligences ont compris tout l'intérêt de cet extraordinaire appareil ! Dans les berceaux, plus de sucette de caoutchouc ! Dans les écoles, plus de punitions ! Les élèves, stylo en bouche, ne peuvent plus bavarder et deviennent paisibles comme des octogénaires ! Eh bien ! Mesdames et Messieurs, cet appareil dont la valeur commerciale est de 1.000 francs* au bas mot, cet appareil, à titre de propagande, ne sera pas vendu 800 francs, ni même 500 francs, ni même 400, ni même 300, ni même 200 ! Le stylo rouge, Mesdames et Messieurs, on le donne ! Le stylo bleu, on de donne ! La boussole, on la donne ! Le couteau, on le donne ! Le tire-bouchon, on le donne ! Le diamant, on le donne !... Seul, le sifflet doit être vendu au prix imposé de 100 francs ! (Il siffle bruyamment). Cent francs seulement ! À qui le tour, Mesdames et Messieurs, la vente commence ! Approchez ! Approchez ! Tout-à-coup, il se retourne, inquiet, vers les coulisses. Ah, grand Dieu ! Qu'est-ce qui m'arrive ! En sifflant, j'ai fait venir la police, et comme j'ai oublié ma carte d'identité, je suis obligé de vous quitter... Il montre le plafond et sort à gauche. Un agent de police entre à droite. Il a de gros souliers et marche avec précaution. La main en visière au-dessus des yeux, il regarde de tous les côtés, se penche vers le sol, puis lève la tête. Mimique interrogative. Le public crie : « Oui ! Oui l » et montre le plafond. Geste d'impuissance de l'agent ; puis il frappe son front de son index et fait avec ses mains des mouvements d'ailes. Le public approuve. Alors l'agent n'hésite plus. Il va chercher une chaise, y monte dessus, fait un grand saut vers le plafond, en battant l'air de ses bras, et se retrouve, assis sur son séant, jambes écartées et air stupéfait. Il se relève péniblement et sort à droite en se frottant énergiquement le bas des reins. Dès qu'il a disparu, le camelot passe la tête à gauche et crie : « Coucou ! » pendant que le rideau tombe. RIDEAU Marcel ABADIE. (Tous droits réservés). * On n'hésitera pas à changer les francs par des euros.