PIECES DE THEATRE POUR ENFANTS.
BARBE BLEUE OPÉRETTE ENFANTINE EN 1 ACTE de Roger MOREAU PERSONNAGES LA COMTESSE DE LA POMPELONETTE ; AUBE DE LA POMPELONETTE, fille de Madame de la Pompelonette ; ANNE DE LA POMPELONETTE, fille de Madame de la Pompelonette ; BLANCHE DE LA POMPELONETTE, fille de Madame de la Pompelonette ; VIEILLE SERVANTE ; DEUXIÈME FRÈRE ; PREMIÈRE SERVANTE ; FANFAN-LA-PIVOINE, figurant ; DEUXIÈME SERVANTE ; BARBE-ROSE, figurant ; AMIES, SERVANTES ; UN VALET ; BARBE-BLEUE ; SEIGNEURS, VALETS ; PREMIER FRÈRE ; RÉCITANT. Le RÉCITANT, devant le rideau. - (Si le récitant n'est pas chanteur, lui adjoindre un chanteur pour le prologue). I Puisque vous êtes bien sages, Ensemble tournons les pages D'un vieux livre poussiéreux Plein de récits curieux. II J'ai lu dans ce vieux grimoire Une très ancienne histoire D'un horrible petit vieux Qui se nommait Barbe-Bleue. III De cette histoire très belle, Retenez, Mesdemoiselles, Qu'il faut toujours, dans la vie, Obéir à son mari. Enchaîner le texte du récitant en tournant les pages d'un grand livre... le récitant pourra être vêtu en troubadour. Il était une fois un seigneur très riche, qui vivait dans un château magnifique, entouré d'immenses propriétés. Mais ce seigneur était très laid et très étrange, car sa barbe était bleue ! Toutes sortes de bruits circulaient sur son compte. Il avait épousé successivement sept femmes, et toutes ses femmes avaient disparu l'une après l'autre. Il voulait se marier pour la huitième fois et, pour choisir sa huitième épouse, il avait invité une châtelaine du voisinage avec ses trois filles. Il pensait que l'une de ces filles voudrait bien devenir sa femme. (Bruit de foule). Mais j'entends Barbe-Bleue qui reçoit ses invités. Soyons indiscret pour une fois... et pénétrons dans le château. Le rideau s'ouvre lentement, tandis que le récitant s'efface en le tirant. SCÈNE PREMIÈRE BARBE-BLEUE, VALETS, LA COMTESSE, ANNE, BLANCHE, AUBE UN VALET, annonçant. - Madame la Comtesse de la Pompelonette. LA COMTESSE. - Je vous salue, Seigneur Barbe-Bleue. BARBE-BLEUE. - Mes respectueux hommages, Madame la Comtesse. LE VALET, annonçant les visites. - Mesdemoiselles Anne, Blanche et Aube de la Pompelonette. BARBE-BLEUE. - Bonjour, Mesdemoiselles. Soyez les bienvenues chez moi. LES TROIS FILLES, faisant la révérence. - Nous sommes vos humbles servantes, Seigneur Barbe-Bleue. BARBE-BLEUE. - Valets, servez à ces dames la collation, et sans tarder. VALETS. - Oui, Seigneur. BARBE-BLEUE, onctueux et prenant galamment Madame de la Pompelonette par le bras. - Chère Madame, vous devez savoir que j'ai conçu, depuis quelque temps, un projet pour unir nos deux familles. Ils s'éloignent en un coin de la scène, tandis que les trois filles bavardent de l'autre côté. ANNE. - Tu as vu comme il est laid ! Je ne veux pas me marier avec lui, j'aimerais cent fois mieux entrer au couvent. BLANCHE. - Brrr... Je frémis à la pensée de ces sept femmes disparues mystérieusement dans cette maison. Je ne voudrais pas d'un tel époux pour tout l'or du monde. AUBE, réfléchissant. - Il est vrai qu'il n'est pas beau et qu'il est bien vieux... BLANCHE. - Ah ! non, il n'est pas beau, et la vie ne doit pas être gaie dans ce château. AUBE, continuant sa réflexion. - Pour ce qui est des sept femmes... il ne faut pas écouter toutes les histoires que les bonnes gens racontent... ANNE. - Ce qui est tout de même certain, c'est que ses sept femmes ont disparu. AUBE. - Ce qui est tout aussi certain, c'est que Barbe-Bleue est très riche et que son château est magnifique. BLANCHE, moqueuse. - Et que sa barbe est bleue ! AURE, en colère. - Oh ! une grande fortune et un beau château peuvent bien excuser la couleur d'une barbe. ANNE. - Comment ! tu pourrais vivre avec un homme pareil ? AUBE. - On dit qu'il est souvent en voyage. Ce ne doit pas être un époux très encombrant. C'est comme cela que je veux mon mari : très voyageur. BLANCHE. - Es-tu folle, ma sœur, de te laisser aller à de pareilles idées ? Toi, si fraîche et si belle, te marier à un vieillard cruel... J'en frémis rien que d'y penser ! ANNE. - Moi, j'aimerais mieux mourir que d'épouser un tel homme. Elle chante. I Je voudrais pour époux Un beau Prince charmant Qui serait tendre et doux Comme dans les romans. Bis (avec ses deux sœurs) Je ne veux pas de Barbe-Bleue Malgré son or et ses châteaux, Il est trop laid, il est trop vieux, Je veux un mari jeune et beau. BLANCHE. - II Je voudrais, moi aussi Un gentil p'tit mari Très doux et très soumis Mais surtout très joli. Bis (avec ses deux sœurs) Je ne veux pas de Barbe-Bleue Malgré son or et ses châteaux, Il est trop laid, il est trop vieux, Je veux un mari jeune et beau. AUBE. - III Qu'il soit grand ou petit, Qu'il soit laid ou joli, Moi, je veux un mari Aux coffres bien garnis. Moi, je veux bien de Barbe-Bleue, Bien qu'il soit laid, bien qu'il soit vieux. Je veux de l'or et des châteaux, C'est mieux qu'un mari jeune et beau. ANNE. - Tu es complètement folle, ma sœur, tu seras malheureuse... AUBE. - Je ne suis pas folle du tout, et puisqu'un mari se présente pour moi, je ne le laisserai pas partir. LA COMTESSE. - Cher ami, puisque nous sommes d'accord, permettez- moi de vous présenter votre future épouse, la plus jeune de mes filles : Aube. C'est encore une enfant délicate et tendre, et je vous demanderai de prendre le plus grand soin d'elle. BARBE BLEUE. - Soyez sûre, Madame, qu'elle sera bien ici, et que je serai pour elle plus doux qu'un père. Je sais plaire aux belles dames... Rideau. SCÈNE II. LE RÉCITANT, devant le rideau. - Le mariage eut lieu dans le château même ; les fêtes furent magnifiques, les mets délicieux, les musiciens firent tourner les couples de danseurs pendant huit jours et huit nuits. Barbe-Bleue offrit à sa jeune épouse des corbeilles de pierres précieuses, des bracelets et des colliers de diamants et d'or fin. Aube était au comble de la joie et voyait tous ses vœux accomplis. Sauf peut-être la couleur de la barbe de son époux, tout lui paraissait merveilleux dans sa nouvelle demeure... Mais pénétrons dans la grande salle du château avant que les noces soient terminées. Le rideau s'ouvre. CHŒUR. - I Dansons et rions, C'est le jour des noces, Rions et dansons Sans plus de façons. II Chaque violon Invite à la danse, Chaque violon Invite aux chansons. III Sur cet air joyeux Accordons nos rires, Sur cet air joyeux Poursuivons nos jeux. Danse. Rideau. Le RÉCITANT. - Mais le temps court, le temps fuit. Un mois déjà s'est écoulé depuis les fastueuses noces et nous retrouvons Barbe-Bleue et sa jeune épouse, seuls maintenant dans leur palais. Le rideau s'ouvre. SCÈNE III. BARBE-BLEUE. - Ma chère femme, je dois vous dire qu'il me faut maintenant vous quitter ; des affaires urgentes m'appellent en province, et je dois m'absenter pour plusieurs semaines. Pendant mon absence, divertissez-vous de votre mieux. Demandez à vos amies de venir vous tenir compagnie, mangez bien, buvez des meilleurs vins de ma cave, dansez et riez, vivez à votre guise. AUBE. - Merci, Seigneur. BARBE-BLEUE. - Voici les clés de la maison. Celle-ci est la clé des garde-meubles, celle-ci est la clé du placard où vous trouverez la vaisselle d'or et d' argent ; voici la clé des coffres à bijoux ; voici la clé des souterrains où sont cachés tous mes trésors. Je vous autorise à pénétrer partout, à prendre tout ce qu'il vous plaira, à visiter toutes les pièces, à ouvrir toutes les portes... sauf une ! AUBE. - Et laquelle, Seigneur ? BARBE-BLEUE. - Celle de ce placard. (Il le montre). Voici la clé qui ouvre cette porte. Je vous la laisse, mais je vous défends de vous en servir. AUBE. - Mais alors, pourquoi me la laissez-vous, Seigneur ? BARBE-BLEUE. - Pour me rendre compte de votre obéissance. AUBE. - Je vous obéirai, Seigneur. BARBE- BLEUE. - Fort bien. Je te dis donc adieu. Sois vertueuse et sage... et surtout n'oublie pas : tu peux ouvrir toutes les portes de la maison, sauf celle-ci. J'espère que tu as bien compris. Adieu. Il l'embrasse et part. AUBE. - Adieu, Seigneur. Le rideau se ferme. LE RÉCITANT. - Dès que Barbe-Bleue fut parti, Aube fit venir toutes ses amies et organisa dans sa maison de grands bals et de grandes réjouissances pour fêter le départ de son digne époux. Mais tout à une fin et, ses amies parties, Madame Barbe-Bleue se retrouva seule devant son rouet, rêvant au mystère du placard interdit. Le rideau s'ouvre sur Aube assise à son rouet. SCÈNE IV. AUBE, à son rouet, chante. - PREMIER COUPLET. Je me souviens encore d'un souvenir charmant Du joli temps passé de ma première enfance, Un ancien conte bleu que me disait maman, Un récit merveilleux de notre vieille France. REFRAIN. Jolis contes, Jolis contes, Vous chassez les soucis, Vous bercez les ennuis, Jolis contes, Jolis contes, Vous restez mes seuls amis. DEUXIÈME COUPLET. Il était autrefois dans un très grand château Une douce princesse demeurée solitaire, Son époux valeureux, tout au loin sur les eaux, Depuis deux ans déjà est parti pour la guerre. Refrain. PREMIÈRE SERVANTE. - Madame, vos amies viennent d'arriver pour la fête que vous devez leur donner ce soir. AUBE. - Dis-leur que je suis souffrante, que je ne peux pas les recevoir. Huit jours sont déjà passés depuis le départ de mon époux, et tous ces repas, ces bals, ce bruit m'ont fatiguée. Va et excuse-moi auprès de toutes ces dames. La servante sort. Aube retourne à son rouet, mais ne peut pas se remettre au travail. Mais pourquoi m'a-t-il interdit d'ouvrir ce placard ; il doit y avoir quelque chose de bien grande valeur à l'intérieur pour qu'il ne veuille pas le laisser visiter. Elle sort les clés et les examine. Vous toutes m'avez livré votre secret. Toi, la grosse, tu m'as laissé voir des montagnes d'or et d'argent ; toi, la rouillée, tu m'as permis de fouiller tous les greniers et d'y trouver de charmants souvenirs. Toi aussi la moyenne, tu m'as livré les secrets des cristaux, des vaisselles, des services de vermeil ; toi aussi, passe-partout, tu m'as ouvert tous les coffres à lingeries, j'ai essayé toutes les robes de soie, de satin, de lamé d'or, de pierreries. Mais toi seule, toute petite dans ma main, tu ne veux pas me livrer ton secret Que caches-tu donc de si beau pour qu'il ne me soit pas permis de le voir ?... Oh ! tant pis, j'ouvre quand même. Mais s'il s'en aperçoit, que me fera-t-il ?... Mais comment s'en apercevrait-il ? Je suis bien seule. (Elle vérifie dans toute la pièce). Il ne le saura pas, ouvrons... Elle ouvre, regarde, pousse un grand cri et s'évanouit. LA SERVANTE, entrant. - Qu''y a-t-il, Madame ? Elle voit le placard ouvert, pousse un cri et s'évanouit. On peut répéter ce jeu deux fois avec deux nouvelles servantes. UNE AUTRE SERVANTE, très vieille. - Ah ! elles se sont évanouies, elles ont vu les sept femmes tuées par Barbe-Bleue... C'est toujours la même chose, c'est toujours la curiosité qui les pousse à ouvrir ce placard, et cela leur coûte la vie. Mais la curiosité des femmes est si forte qu'aucune n'a encore pu y résister. Enfin, je vais tâcher de réveiller la maîtresse. Elle lui tapote les joues, lui fait respirer des sels. AUBE, se réveillant. - Où suis-je ? VIEILLE SERVANTE. Vous êtes chez vous, ma belle maîtresse, vous êtes chez vous et vous avez été trop curieuse !... Vous avez voulu ouvrir le placard. AUBE. Ah ! oui... quelle horreur ! Elle s'évanouit à nouveau. Nouveau traitement, nouveau retour à la vie. VIEILLE SERVANTE. - Encore ! Elle va me faire perdre toute ma journée à lui donner des gifles. AUBE, se réveillant. - Où suis-je ? VIEILLE SERVANTE. - Toujours au même endroit, ma bonne dame, toujours au même endroit, dans votre logis. AUuBE. - Ah ! c’est vrai... Et j’ai vu l'affreux spectacle... que va dire mon époux ? VIEILLE SERVANTE. - Il ne dira rien s’il ne le sait pas. Tachez de lui cacher votre découverte. AUBE. - Oh, oui ! je vais remettre la clé au trousseau, il ne verra peut-être rien. (Elle prend la clé). Oh ! mais elle est tachée de sang, vite, nettoyons-la. (Elle la frotte). Oh ! mais, qu’est-ce donc que ce sang, il ne part pas... Va me chercher de l’eau et du sable... (Elle frotte jusqu’au retour de la servante qui revient en apportant eau et sable). Merci... (Elle frotte en s’affolant). Oh ! mon Dieu, sauvez-moi, faites que cette horrible tache disparaisse, si Barbe-Bleue la voit, il me tuera... (On entend un bruit de grelots, de chevaux, puis de pas). Oh ! Seigneur ! le voici ! Elle essaie de cacher la clé, puis, dans son affolement, la garde dans la main. BARBE-BLEUE. - Bonjour, ma femme, comment vous portez-vous ? AUBE. - Bonjour, Seigneur... Je ne vous attendais pas si tôt. BARBE-BLEUE. - N’avez-vous pas plaisir à retrouver votre époux ? AUBE. - Ce n’est pas ce que je veux dire, Seigneur, j’ai beaucoup de joie à vous revoir, mais je vous croyais parti pour un mois. BARBE-BLEUE. - Oui. Mais j’ai. pu traiter mes affaires plus vite que je ne le pensais et, comme moi, j’avais hâte de vous retrouver, je suis revenu ventre à terre... Mais, dites-moi, vous semblez embarrassée ? Êtes-vous souffrante ? AUBE. - Oui, un peu, Seigneur, je voudrais monter à ma chambre pour me reposer. BARBE-BLEUE. - Fort bien ; mais pas avant de m’avoir dit si vous avez tenu votre promesse. AUBE, tremblant de plus en plus. - Quelle promesse, Seigneur ? BARBE-BLEUE. - La promesse de ne pas ouvrir ce placard. (Il l’observe). L’avez-vous ouvert ? AUBE. - ...Non... Seigneur... BARBE-BLEUE. - Alors, donnez-moi la clé. AuBE. - Mais c’est que je ne l’ai pas ici. BARBE-BLEUE. - Où est-elle ? AUBE. - Je ne sais pas... sur la cheminée de ma chambre, peut-être... BARBE-BLEUE. - Ah ! n’essayez pas de mentir. Que tenez-vous dans la main ? AUBE. - Rien, Seigneur. BARBE-BLEUE. - Pourquoi la tenez-vous fermée ? Ouvrez-la ! AuBE. - Mais, Seigneur... BARBE-BLEUE. - Ouvrez-la, vous dis-je, ou je l'ouvre de force ! AUBE. - Voila, Seigneur. BARBE-BLEUE, prenant la clé et l’examinant. - Qu’est-ce que cette tache de sang ? AUBE. - Je n’en sais rien, Seigneur... BARBE-BLEUE. - Mais encore... Voulez-vous répondre ? AUBE. - Je suis allée aux cuisines, et la clé est tombée dans le sang d'un lapin que l’on venait d’égorger... BARBE-BLEUE. - Vous mentez, Madame, ce n’est pas du sang de lapin qui est sur cette clé. AUBE. - Si, Seigneur, je vous le jure... BARBE-BLEUE. - Surtout ne jurez pas. Vous ajouteriez à votre mensonge le péché de parjure. Je vais vous dire la vérité, moi : vous avez voulu ouvrir le placard et votre clé est tombée dans le sang. Sachez-le, Madame, votre désobéissance sera punie et vous irez rejoindre, dans le placard, les sept dames que vous y avez vues. AUBE. - Pitié, Seigneur, pitié ! BARBE-BLEUE. - Non, Madame, pas de pitié pour votre désobéissance. Préparez-vous à mourir. AUBE. - Non, Seigneur, pas cela ! je ne recommencerai plus ! BARBE-BLEUE. - Il est trop tard maintenant pour vous plaindre. Mieux aurait valu obéir à mon ordre. Il faut mourir, Madame, je vous donne un quart d'heure pour faire votre prière, et pas davantage, Il sort ; restée seule, Aube pleure. AUBE. - Anne, ma sœur Anne, viens à mon secours. Anne, ma sœur Anne, viens à mon aide. Anne, Anne... ANNE, apparaissant enfin. - Que me veux-tu, chère sœur ? Oh ! mais, qu'as-tu, tu es pâle à mourir. AUBE. - Mon époux veut me tuer parce que je lui ai désobéi, je n'ai plus que quelques minutes à vivre. ANNE. - Mais que faire ? ! AUBE. - Monte, je te prie, en haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point ; ils m'ont promis une visite pour aujourd'hui. Si tu les vois, fais-leur signe de se hâter car le temps presse. Anne monte sur la tour, sur scène ou dans les coulisses, suivant les possibilités. AUBE. - Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ANNE. - Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie ! BARBE-BLEUE, dans les coulisses. - Es-tu prête, femme ? On entend l'aiguisage du coutelas. AUBE, à Barbe-Bleue. - Encore un moment, Seigneur : je n'ai pas fini ma prière. (À sa sœur). Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ANNE. - Je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. BARBE-BLEUE. - Viens vite, maintenant, où je vais te chercher... AUBE. - Je viens, je viens. (À Anne). Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ANNE, - Je vois un nuage de poussière qui vient de ce côté. AUBE. - Mon Dieu, pourvu que ce soit eux ! (À Anne). Est-ce que ce sont mes frères ? ANNE. - Hélas, non, ma sœur, ce n'est qu'un troupeau de moutons. BARBE-BLEUE. - Viendras-tu enfin, misérable ! AUBE. - Me voilà, Seigneur, me voilà ! (À Anne). Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ANNE. - Si fait, ma sœur. Je vois deux cavaliers sur la route poudreuse. mais ils sont bien loin encore. AUBE. - Dieu soit loué ! Fais-leur signe de se hâter.. Mais arriveront- ils à temps ? BARBE-BLEUE. - C'en est trop, je t'égorgerai sur le champ. AUBE. - Me voici, Seigneur. (Elle s'approche des coulisses où apparaît un coutelas, se met à genoux). Pitié, Seigneur, pitié, encore une prière ! BARBE-BLEUE, - Non, non, pas de pitié, tu dois mourir et tu mourras. Il la saisit par les cheveux et va l'entraîner, quand les cavaliers arrivent par la salle. UN FRÈRE. - Halte-là, misérable ! Ils délivrent leur sœur, l'assoient dans un fauteuil et courent à la recherche de Barbe-Bleue. ANNE. - Chère sœur, sauvée, te voilà sauvée ! Elles s'embrassent longuement. Les frères reviennent. Les FRÈRES. - Chère sœur, justice est faite ! ne tremblez plus, Barbe-Bleue est mort : il a payé ses crimes, mais nous avons coupé sa barbe que nous garderons en souvenir. (Ils la brandissent fièrement). AuBE, - Merci, mes frères, merci, je vous dois la vie. UN FRÈRE. - Tu sais que ton époux n'avait point d'héritiers, te voilà donc maîtresse du château et de tous ses trésors. L'AUTRE FRÈRE. - Et pour que votre bonheur soit complet, nous vous avons choisi à chacune un époux. Pour toi, Anne, voici mon ami Fanfan-la-Pivoine et, pour toi, Aube, voici Barbe-Rose, AUBE. - Bravo ! j'adore le rose. Merci mon frère ! Ils s'embrassent. PREMIER FRÈRE. - Je vous souhaite à toutes deux beaucoup de bonheur et beaucoup d'enfants. AUBE. - Et avant de nous quitter, chantons tous un couplet final. De cette histoire très belle, Retenez, Mesdemoiselles, Qu'il faut toujours dans la vie Obéir à son mari. Maintenant tournons la page De notre livre d'images Et oublions Barbe-Bleue En passant à d'autres jeux. Barbe-Bleue est mort Oublions ses crimes Barbe-Bleue est mort, Crions-le bien fort ! Bis RIDEAU Roger MOREAU. (Tous droits réservés).